Dossier Le juste matériau à sa juste place — article 6 sur 10.
Le Malawi s’urbanise de 6,3 % par an. Cuba fabrique son ciment bas carbone depuis 2020. Un laboratoire suisse a offert sa découverte au monde entier.
En Inde, la consommation annuelle de ciment par habitant est presque égale à la consommation de nourriture.
Retenez cette phrase. Elle dit tout de la géographie réelle du problème — et de l’endroit où se joue vraiment sa solution.
À retenir en trois lignes
- L’EPFL a publié le LC3 sans le breveter, précisément pour qu’il soit adoptable par les cimentiers du Sud.
- En Afrique de l’Ouest, le ciment bas carbone n’est pas un surcoût vertueux : c’est l’option la moins chère.
- Au Sahel, la construction écologique consiste à cesser d’utiliser du bois.
Où se construit réellement le monde
L’essentiel du parc bâti du siècle ne sera pas construit en Europe. Il sera construit là où la population urbaine explose : Asie du Sud, Afrique subsaharienne, Amérique latine.
Le Malawi affiche l’un des taux de croissance urbaine les plus élevés du monde — de l’ordre de 6,3 % par an. À ce rythme, la ville double en une décennie.
Cela déplace la question. Un architecte français qui optimise le carbone d’un immeuble parisien fait un travail utile. Mais le sort du climat bâti se décide à Accra, Lagos, Dhaka et Mumbai, et il s’y décide dans les quinze prochaines années.
Or c’est précisément là que se trouvent les innovations les plus rapides — et personne, dans nos écoles, n’en parle.
Le laboratoire qui n’a pas breveté
Retour sur le LC3 (Limestone Calcined Clay Cement), déjà croisé dans le premier article. Développé par la professeure Karen Scrivener au Laboratoire des matériaux de construction de l’EPFL : environ 50 % de clinker, 30 % d’argile calcinée, 15 % de calcaire. L’argile est calcinée vers 650–750 °C, sans décarbonatation. Gain : −35 à −40 %, jusqu’à −50 % face à un CEM I pur.
Voici le geste qui rend cette histoire remarquable.
L’EPFL a publié la technologie librement, sans la breveter, afin qu’elle soit accessible à tous les cimentiers — y compris, et surtout, à ceux des pays à faibles revenus.
Le LC3 peut être produit dans environ 75 % des cimenteries existantes de la planète, sans reconstruction d’usine. Combinez les deux — technologie gratuite, outil industriel déjà là — et vous obtenez la condition d’une diffusion réellement mondiale.
Les porteurs du projet estimaient qu’à fin 2025, le LC3 avait permis d’éviter de l’ordre de 45 millions de tonnes de CO₂, et avancent un potentiel pouvant atteindre 500 millions de tonnes d’ici 2030 en cas d’adoption large par l’industrie. Ce sont des projections de promoteurs de la technologie : à prendre comme tels.
Mettez cela en regard de ce que nous avons vu dans le premier article : en mars 2026, une startup américaine du ciment décarboné, techniquement validée et adossée à Holcim et Microsoft, licenciait les deux tiers de ses effectifs après l’annulation d’une subvention fédérale.
La question est légitime, et elle mérite d’être posée sans arrogance : quel modèle a déjà décarboné le plus de tonnes de ciment — celui du brevet et du capital-risque, ou celui de la publication libre ?
Le tour du monde d’une technologie offerte
| Pays | Ce qui s’y passe |
|---|---|
| Cuba | Unité pilote installée dès 2020, projet de plus de 20 petites unités. Le mélange d’argile est ajouté au ciment directement sur le chantier — réduction de coût estimée à 20 % |
| Colombie | Cementos Argos, ligne de calcination d’argile achevée en 2020, 450 000 t/an |
| Ghana | Usine CBI près d’Accra, annoncée comme la plus grande unité LC3 au monde, équipée par FLSmidth du plus grand calcinateur à suspension gazeuse jamais installé. Taux de substitution visé : 60 à 70 % |
| Malawi | Partenariat public-privé État / Lafarge Cement Malawi / Terrastone : une briqueterie LC3 pour le logement, lancée en 2022 |
| Burkina Faso | CIMAF |
| Cameroun | Projet Cimpor–Oyak à Kribi |
| Inde | Près d’une décennie de recherche à TARA, IIT Delhi et IIT Madras ; un code national LC3 ; première application commerciale portée par le promoteur Lodha à Mumbai |
Pourquoi ça va plus vite là-bas
Voici le renversement que je voudrais que vous reteniez, parce qu’il contredit frontalement une intuition très répandue.
Chez nous, construire bas carbone est une contrainte ajoutée à une économie constituée : un surcoût, une norme de plus, un argument commercial. Il faut convaincre, subventionner, réglementer.
En Afrique de l’Ouest, c’est l’inverse. Les cimentiers y importent le clinker à prix fort, faute de gisements de calcaire exploitables localement. Substituer 40, 50 ou 60 % de ce clinker par de l’argile calcinée sur place n’est pas un geste vertueux : c’est la solution la moins chère. Le carbone est un bénéfice collatéral.
Une technologie qui fait économiser de l’argent se diffuse à une vitesse qu’aucune subvention n’achète.
Et la norme suit — parfois plus vite que la nôtre. En février 2022, Karen Scrivener se rendait à la Ghana Standards Authority. L’Inde s’est dotée d’un code LC3. Pendant ce temps, en Europe, la révision de l’EN 197-1 restait bloquée à Bruxelles.
Relisez cette dernière phrase. Elle mérite qu’on s’y arrête.
Le Sahel, ou l’inversion complète
Passons du ciment à quelque chose de plus radical encore.
L’Association la Voûte Nubienne a été fondée en 2000 par Thomas Granier, maçon français, et Séri Youlou, cultivateur burkinabè. Leur objet : simplifier et codifier une technique venue de Haute-Égypte, dont certains exemplaires visibles aujourd’hui ont plus de 3 500 ans — la voûte en briques de terre crue, montée sans coffrage.
Le contexte est décisif, et c’est lui qui rend cet exemple imparable.
En Afrique sahélienne, la déforestation et la croissance démographique font que le bois et la paille, traditionnellement utilisés pour les charpentes et les toitures, disparaissent. La seule alternative massivement proposée est la tôle importée : chère, inadaptée thermiquement, acoustiquement insupportable sous l’orage, et qui supprime l’usage du toit-terrasse. Le parpaing de ciment et le béton, également importés, restent réservés à une minorité aisée.
La voûte nubienne ne demande ni bois de charpente, ni tôle, ni ciment. De la terre, des pierres pour les fondations, et un savoir-faire transmis par compagnonnage.
Le programme « Un toit, un métier, un marché » s’est déployé au Burkina Faso, au Mali, au Sénégal, au Bénin, au Ghana, avec des réalisations au Togo, en Guinée et en Côte d’Ivoire. Les sources disponibles font état de plus de 1 600 bâtiments voûtés et de plusieurs centaines de maçons formés, avec une croissance de l’ordre de 30 % par an, et plus de 20 000 personnes vivant ou travaillant dans ces bâtiments. Chiffres à actualiser auprès d’AVN, le programme évoluant vite.
Le parc couvre l’ensemble des usages : habitations, salles de classe, dispensaires, bureaux, mosquées, églises, centres d’alphabétisation, hôtels, bâtiments agricoles. La FAO y a fait construire quatre voûtes nubiennes pour stocker des oignons dans le nord du Burkina Faso.
Un partenariat avec Unisféra visait 843 bâtiments privés et 57 bâtiments communautaires, pour une réduction estimée de 19 500 tonnes de CO₂ équivalent sur leur durée de vie, et la formation de 720 maçons et apprentis.
Et Francis Kéré, Pritzker 2022, s’en est inspiré.
L’idée reçue, retournée
Résumons ce que dit cet exemple, et pourquoi il devrait figurer dans tous les cours de matériaux en France.
Au Sahel, le bois est la ressource rare. La construction écologique y consiste précisément à cesser d’en utiliser. L’inertie thermique d’une voûte de terre épaisse protège du réchauffement, quand la tôle transforme la maison en four.
Autrement dit : l’équation « écologie = bois », enseignée comme une évidence universelle dans nos écoles, est localement fausse sur une bonne partie de la planète. Elle n’est pas un principe. C’est une contingence géographique européenne, prise pour une loi.
Ce que vous pouvez faire lundi matin
Regardez qui écrit les normes. L’Inde a un code LC3. Le Ghana travaille ses standards. Cette information change le regard qu’on porte sur « l’avance » technologique européenne.
Cherchez les références du Sud dans vos jurys et vos concours. Kéré, Auroville, Vélez, AVN : ce sont des références professionnelles, pas des curiosités humanitaires.
Et posez-vous la question de la transposition inverse. Nous exportons volontiers nos solutions. Que pourrions-nous importer ? La voûte sans coffrage, par exemple, économise l’intégralité du bois de coffrage — dans un pays qui en consomme beaucoup.
Les limites — parce qu’un article qui n’en a pas ment
Ne romantisons pas. L’essentiel de ce qui se construit aujourd’hui au Sahel ou en Asie du Sud, c’est du parpaing médiocre et de la tôle. La construction vernaculaire y est souvent socialement dévalorisée, associée à la pauvreté rurale — exactement comme la terre l’a été en France. AVN doit convaincre, pas seulement démontrer.
Le LC3 reste du clinker. −40 %, ce n’est pas −100 %. C’est un pont vers le bas carbone, pas une destination. Et la calcination de l’argile consomme de l’énergie et émet.
Toutes les argiles ne conviennent pas. La performance dépend de la teneur en kaolinite du gisement local. Certains territoires en sont pourvus, d’autres non.
L’effet rebond guette là aussi, et c’est la limite la plus sérieuse. Si la demande de ciment double pendant que son empreinte unitaire baisse de 40 %, les émissions totales augmentent. Nous l’avons vu dans l’article n° 2 : c’est exactement ce qui s’est produit à l’échelle mondiale entre 1990 et 2020. Le LC3 est nécessaire ; il n’est pas suffisant.
La valeur reste largement captée au Nord. FLSmidth, Lafarge, Holcim, Cimpor : les équipementiers et les groupes qui opèrent ces projets sont majoritairement européens. Une technologie offerte gratuitement peut malgré tout s’industrialiser au bénéfice principal du Nord.
Et une réserve qui nous concerne directement, nous qui écrivons sur ces sujets : admirer le vernaculaire du Sud sans en citer les auteurs, sans rémunérer les savoirs, sans transférer quoi que ce soit en retour, cela porte un nom. Un maçon burkinabè qui monte une voûte sans coffrage détient une compétence que très peu d’ingénieurs européens possèdent. La formulation honnête n’est pas « nous nous en inspirons ». C’est « ils savent faire quelque chose que nous avons désappris ».
Une question, pour finir
Un laboratoire suisse a renoncé à breveter une technologie susceptible d’éviter des centaines de millions de tonnes de CO₂, pour qu’elle soit adoptable par les plus pauvres.
Combien de vos professeurs vous ont raconté cette histoire ?
Sources
- RMI — Unleashing the Potential of Limestone Calcined Clay Cement : https://rmi.org/unleashing-the-potential-of-limestone-calcined-clay-cement/
- Center for American Progress — LC3 publié sans brevet par l’EPFL, projets à Cuba, en Colombie, au Ghana, au Malawi et en Inde : https://www.americanprogress.org/article/cement-and-concrete-companies-leading-the-net-zero-transition/
- Green Building Africa — LC3, contexte africain et indien : https://www.greenbuildingafrica.co.za/unleashing-the-potential-of-limestone-calcined-clay-cement/
- Global Cement — projets LC3 africains, visite de Karen Scrivener à la Ghana Standards Authority : https://www.globalcement.com/news/tags/gcw551
- Cemnet — producteurs africains et calcination d’argile, taux d’urbanisation du Malawi : https://www.cemnet.com/News/story/176080/african-cement-producers-increasingly-turn-to-lc3-production.html
- Lodha — première application commerciale du LC3 en Inde : https://www.lodhagroup.com/blogs/sustainability/creating-sustaining-market-for-limestone-calcined-clay-cement-lc3-india
- Association la Voûte Nubienne — programme « Un toit, un métier, un marché » : https://www.plateformesolutionsclimat.org/solution/la-voute-nubienne-un-toit-un-metier-un-marche-pour-un-habitat-bas-carbone-adapte-et-durable-en-afrique-sahelo-soudanaise/
- Innovafrica — origine du programme, Thomas Granier et Séri Youlou : http://innovafrica.org/fr/project/la-voute-nubienne/
- Construction21 — voûte nubienne, adaptation et atténuation, partenariat Unisféra : https://www.construction21.org/france/articles/h/dossier-afrique-voute-nubienne-transition-energetique.html
- Maison-Monde — technique de la voûte nubienne, chiffres du programme : https://maison-monde.com/technique-voute-nubienne/
- Canary Media — fragilité financière des startups du ciment décarboné : https://www.canarymedia.com/articles/clean-industry/tech-giants-look-to-low-carbon-cement-to-curb-their-huge-climate-impact
Prochain article de la série : le bois. Enfin. Et pas pour lui faire son procès — pour lui rendre sa juste place, ce qui suppose de dire ce qu’il n’est pas.
