Dossier Le juste matériau à sa juste place — article 10 sur 10.
Écrit par quelqu’un qui en vit. Voici les chiffres que je préférerais ne pas publier.
Déclaration d’intérêt, d’abord. Je dirige un studio d’ingénierie de la construction spécialisé dans l’impression 3D robotisée. Ce que vous allez lire va contre mon intérêt commercial immédiat. C’est précisément pour cela que ça vaut la peine d’être lu — et c’est ce que les neuf articles précédents exigeaient de moi.
Commençons par le chiffre le plus gênant.
Un béton de chantier courant contient environ 320 kg de ciment par mètre cube. Les mortiers imprimables, eux, affichent des teneurs en liant qui vont de 300 à 1 000 kg par mètre cube.
Vous avez bien lu. Jusqu’à trois fois plus.
À retenir en trois lignes
- Un béton imprimable peut être plus carboné au m³ qu’un béton coulé, à cause de sa forte teneur en liant.
- Sur les deux leviers classiques de décarbonation du béton, un seul est accessible à l’impression.
- Les économies annoncées de 50 % n’existent pas. La réalité : 10 à 20 % sur les murs seuls, qui pèsent 15 à 30 % du coût total.
Le paradoxe du liant
Reprenons la logique du premier article de cette série : l’empreinte d’un ciment est proportionnelle à sa teneur en clinker. Et celle du deuxième : les granulats font 80 % de la masse d’un béton, le ciment 13 %.
Pour être imprimable, un mortier doit satisfaire deux exigences contradictoires : être suffisamment fluide pour être extrudé, et prendre assez vite pour porter la couche suivante sans s’affaisser. On y parvient en augmentant la pâte — c’est-à-dire le liant — et en réduisant la taille des granulats.
La littérature scientifique est claire sur les conséquences. Des mélanges imprimables fortement dosés en ciment Portland se situent entre 330 et 680 kg CO₂/m³, quand des bétons conventionnels de référence tournent autour de 323 à 348 kg CO₂/m³.
Autrement dit : imprimer peut être plus émissif que couler, à volume égal.
Et voici le point technique le plus dur, celui qui devrait figurer dans toute présentation honnête de la technologie. Il existe deux stratégies classiques pour décarboner un béton :
- Réduire la part de clinker dans le liant, par substitution.
- Réduire le volume de pâte dans le béton.
La première s’applique à l’impression. La seconde, non — parce que réduire le volume de pâte tout en conservant les propriétés d’extrusion et de tenue est structurellement difficile. La pâte est l’imprimabilité.
L’impression 3D se prive donc de l’un des deux leviers de décarbonation du béton. C’est une contrainte de procédé, pas un défaut d’ingénieur, et elle ne disparaîtra pas par optimisation incrémentale.
Ce qui, en revanche, fonctionne
Cette contrainte ne condamne rien. Elle impose seulement de faire le travail, au lieu de le déclarer fait.
Les résultats publiés montrent des marges réelles :
| Formulation imprimable | Empreinte |
|---|---|
| Fortement dosée en ciment Portland | 330–680 kg CO₂/m³ |
| Mélanges ternaires à forte teneur en additions, géopolymères | 230–295 kg CO₂/m³ |
| Intégration de granulats de plus grande taille | 113–305 kg CO₂/m³, soit −40 à −78 % |
Une formulation documentée associant environ 33 % de CEM I, 22 % d’argile calcinée et 45 % de filler calcaire atteint des intensités carbone comparables à celles d’un béton bas carbone conventionnel — malgré un taux de liant élevé.
La conclusion s’impose d’elle-même, et elle est exigeante :
L’impression 3D n’est pas écologique par nature. Elle l’est si et seulement si le liant est décarboné, les granulats optimisés, et surtout si l’on imprime moins de matière que l’on n’en aurait coulé.
Imprimer un mur plein avec un mortier surdosé en clinker, c’est faire pire que le coffrage traditionnel, avec une machine et un communiqué de presse.
Les chiffres économiques, sans marketing
On lit régulièrement que l’impression 3D permettrait 50 % d’économies. C’est faux, et il faut cesser de le répéter.
Les analyses disponibles situent les gains réels autour de 10 à 20 %, sur la seule structure des murs, essentiellement par réduction de main-d’œuvre. Et les parties imprimées ne représentent généralement que 15 à 30 % du coût global d’une maison. Fondations, toiture, réseaux, second œuvre, finitions : tout cela coûte le prix normal.
Sur une maison individuelle française de référence d’environ 104 m² habitables, complète et performante énergétiquement, on aboutit à un ordre de grandeur de 1 000 €/m². Ce n’est pas une révolution économique. C’est une amélioration marginale sur un poste minoritaire.
Ce que l’impression ne résout pas
Les armatures. Le procédé ne permet pas encore l’intégration native des aciers, qui doivent être posés manuellement entre les couches. La promesse d’un chantier automatisé s’arrête là où recommence l’ouvrier.
Le comportement mécanique est anisotrope. La résistance d’un béton imprimé diffère selon la direction des efforts, du fait de la stratification. Les études montrent en outre qu’un béton imprimé à faible teneur en ciment développe des résistances inférieures à celles du même béton coulé, en raison de la liaison inter-couches. Cela se calcule, mais cela doit se calculer.
Les performances thermiques. Les parois imprimées restent en retrait des solutions classiques bien isolées. À Bezannes, la réponse a consisté à imprimer une double peau et à remplir le vide d’isolant — ce qui fonctionne, mais rappelle que l’impression fabrique une géométrie, pas une performance thermique.
Et surtout, les granulats. Tout le problème du deuxième article de cette série reste entier. Un béton imprimé consomme du sable et du gravier — et sa granulométrie fine le rend même plus exigeant sur la qualité des sables. La machine ne change rien à la question de la matière.
Ce qui est réellement acquis
Il y a des gains solides, et il serait aussi malhonnête de les taire que d’exagérer les autres.
La suppression du coffrage. C’est l’apport le plus incontestable : plus de bois de coffrage, moins de déchets, moins de main-d’œuvre pénible, un chantier plus propre et moins bruyant. À l’échelle d’un pays qui consomme beaucoup de bois de coffrage, ce n’est pas anecdotique.
La géométrie libre sans surcoût. Une paroi courbe ne coûte pas plus cher qu’une paroi droite. Cela rend enfin économiquement viables les formes structurellement optimales — celles qui travaillent en compression pure et n’ont donc pas besoin d’acier. Le pont Striatus, développé par le Block Research Group de l’ETH Zurich, en est la démonstration : une arche en béton imprimé, sans armature, entièrement démontable. Là, l’impression sert vraiment le carbone : elle permet une structure qu’on ne pourrait pas coffrer.
Le placement sélectif de la matière. Mettre du matériau uniquement là où il travaille.
Et la matière locale — qui est, à mon sens, la seule promesse vraiment révolutionnaire.
TECLA, réalisé par Mario Cucinella Architects et WASP à Massa Lombarda, reste le jalon : la première habitation imprimée intégralement en terre crue locale. Deux dômes, 60 m². Environ 200 heures d’impression, 350 couches de 12 mm, 150 km d’extrusion, 60 m³ de terre crue, et une consommation moyenne inférieure à 6 kW. Le mélange : terre du site, paille hachée, balle de riz, chaux, eau — certaines cavités des parois étant remplies de balle de riz pour l’isolation.
Six kilowatts. Un sèche-cheveux et demi.
Voilà l’horizon. Pas imprimer du béton plus vite : imprimer la terre du site, sans coffrage, et seulement là où la matière travaille.
Où en est la France
Viliaprint, à Reims, a obtenu en 2020 une certification CSTB pour l’usage d’éléments structurels imprimés — la porte réglementaire, sans laquelle rien n’aurait suivi.
ViliaSprint², à Bezannes, a livré en 2026 le premier immeuble imprimé sur site en France : R+2, 800 m² habitables, plus grand bâtiment de ce type en Europe, réalisé en douze mois. Portique COBOD BOD2 mis en œuvre par PERI 3D Construction — 12 m de large, 11 m de haut, 13 tonnes — déposant des cordons de 25 cm à la seconde. Murs porteurs : peau extérieure de 8 cm, double peau intérieure de 16 cm, vide de 20 cm rempli d’isolant, connecteurs en fibre de verre Schöck. Béton Holcim ECOPact renforcé de macrofibres, à −30 % de CO₂ minimum par rapport à un béton traditionnel.
À noter, et c’est significatif : l’opération est explicitement présentée dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre dans le gros œuvre.
Ailleurs : XtreeE (tête d’impression multimatériaux, passerelle de 40 m en béton imprimé structurel), Constructions-3D, l’offre Emprinte de Spie Batignolles pour les petits éléments préfabriqués. À l’international, COBOD, ICON et sa machine Phoenix pour les structures à plusieurs niveaux, Apis Cor, et le projet Mvule Gardens au Kenya — 52 maisons imprimées.
La question que je dois me poser
Il y a une tension dans cette série, et elle me vise directement.
Dans les articles sur la terre crue et sur les biosourcés, j’ai défendu des filières dont la structure de coût est inversée : matière quasi gratuite, main-d’œuvre élevée. J’ai souligné que cela produit de l’emploi local non délocalisable, et que c’était un argument majeur pour les maîtres d’ouvrage publics.
L’impression 3D fait exactement l’inverse. Elle substitue du capital à du travail. Et elle est aujourd’hui vendue — les communiqués le disent sans détour — comme une réponse à la pénurie de main-d’œuvre, c’est-à-dire pour des raisons économiques, pas écologiques.
Je ne vais pas résoudre cette tension dans un article de blog, et je me méfierais de quiconque prétendrait le faire. Mais je refuse de faire semblant qu’elle n’existe pas. La bonne question n’est pas « la machine ou l’artisan ». Elle est : quelle part du geste vaut la peine d’être automatisée, et laquelle vaut la peine d’être transmise ?
Ce que vous pouvez faire lundi matin
Demandez la formulation, pas la machine. La seule question qui compte face à un imprimeur 3D : combien de kg de liant par m³, et quel liant ? S’il ne répond pas, vous avez votre réponse.
Comparez à volume utile, pas à volume coulé. Un mur imprimé creux avec 40 % de matière en moins peut être excellent malgré un mortier plus dosé. Un mur imprimé plein ne l’est jamais.
Exigez l’ACV du projet, pas celle du procédé. Les études qui trouvent un avantage aux maisons imprimées le trouvent au m² de plancher, pas au m³ de matériau — et reconnaissent elles-mêmes des difficultés de comparabilité. Faites porter le calcul sur votre bâtiment.
Les limites — y compris celles de cette critique
Certaines études concluent l’inverse de ce que j’écris. Des travaux comparant des maisons imprimées et conventionnelles trouvent des émissions par m² inférieures pour les premières, quel que soit le ciment employé. Leurs auteurs signalent toutefois que les géométries ne sont pas strictement comparables. Le débat n’est pas clos, et je n’ai pas envie de le clore à mon avantage.
La technologie est jeune. Comparer une filière de dix ans à une filière de cent cinquante ans est méthodologiquement discutable. Les formulations progressent vite, notamment vers les argiles calcinées et les géopolymères.
Et l’effet rebond nous guette comme tous les autres. Si l’impression rend la construction plus rapide et moins chère, on construira davantage. Nous l’avons vu dans le deuxième article : entre 1990 et 2020, l’industrie du béton a réduit ses émissions unitaires d’environ 20 % pendant que ses émissions totales triplaient. Aucune technologie, la mienne comprise, n’est immunisée contre cette arithmétique.
Une question, pour finir — et pour finir cette série
Nous avons passé en revue dix idées reçues. La chimie du ciment, le sable, la terre, la pierre, les fibres agricoles, le Sud, le bois, le bâtiment existant, la norme, et maintenant la machine.
Aucune de ces dix réponses n’est la réponse. C’était le propos depuis le début.
Ce que je souhaite laisser aux jeunes architectes qui ont lu jusqu’ici tient en une phrase empruntée à Thibaut Barrault et Cyril Pressacco, et en une question.
La phrase : le juste matériau à sa juste place.
La question : quelle est la masse de matière que je mobilise, d’où vient-elle, et que devient-elle après moi ?
Si votre école ne vous a appris qu’une seule réponse, ce n’est pas votre faute. Mais à partir de maintenant, c’est votre responsabilité.
Sources
- Communications Engineering (Nature) — 3D printing has untapped potential for climate mitigation in the cement sector : https://www.nature.com/articles/s44172-023-00054-7
- PMC — version intégrale de la même étude, valeurs comparatives d’empreinte carbone : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC10955997/
- Cement and Concrete Research — impression avec liants alternatifs : terre, géopolymères, plâtre, bétons bas carbone : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0008884624002321
- Energies (MDPI) — teneurs en liant des bétons imprimables, de 300 à 1 000 kg/m³ : https://doi.org/10.3390/en16104234
- Journal of Sustainable Cement-Based Materials — performance mécanique et perméabilité des bétons imprimables bas carbone, anisotropie : https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/21650373.2024.2374839
- PMC — composants recyclés dans les mélanges imprimés, valeurs de référence des bétons conventionnels : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC12525600/
- Findings — comparaison du carbone incorporé entre maisons imprimées et conventionnelles : https://findingspress.org/article/89707-comparison-of-embodied-carbon-of-3d-printed-vs-conventionally-built-houses
- Ma Maison 3D — état des lieux 2026 : coûts réels, armatures, performances thermiques : https://www.mamaison3d.com/architecture-3d/prefabrication-3d-et-impression-beton-ou-en-est-la-construction-additive-en-architecture/
- Make3DPrinting — décomposition des coûts, part réelle de l’imprimé dans le budget : https://www.make3dprinting.com/post/impression-3d-maison
- Batirama — premier immeuble béton imprimé sur site en France : https://www.batirama.com/article/89380-impression-3d-le-premier-immeuble-beton-construit-sur-site-en-france-sort-de-terre.html
- Primante3D — chantier ViliaSprint² à Bezannes, détails constructifs : https://www.primante3d.com/immeuble-reims-07042025/
- ArchDaily — TECLA, données d’exécution et composition du mélange : https://www.archdaily.com/960714/tecla-technology-and-clay-3d-printed-house-mario-cucinella-architects
- DETAIL — TECLA, mélange terre, paille, balle de riz, chaux : https://www.detail-online.com/article/mother-earth-in-3d-printing-tecla-experimental-building-by-mario-cucinella-architects/
- ACPresse — XtreeE, hors-site et passerelle imprimée : https://www.acpresse.fr/incontournable-xtreee/
- Construction Durable — Viliaprint, Mvule Gardens, tête multimatériaux XtreeE : https://www.constructiondurable.net/impression-3d-dans-le-btp-zero-dechet/
Fin de la série. Les dix articles sont accessibles depuis la page « Le juste matériau à sa juste place ».
