Feuille de papier épais pliée et fermée par un cachet de cire rouge brique, posée sur un bloc de béton brut.

Qui signe la note de calcul

Dossier Qui signe, répond — article 6 sur 10

Les Eurocodes sont des normes d’application volontaire. Aucun texte français n’impose non plus de faire valider les logiciels qui les mettent en œuvre : ni agrément, ni certification, ni homologation. Entre le calcul et l’ouvrage, il ne reste qu’une chose — la signature d’un ingénieur et la responsabilité qu’elle engage.

Une obligation qui n’en est pas une

Commençons par corriger une affirmation qu’on lit partout, y compris sous la plume de bureaux d’études : les Eurocodes ne sont pas obligatoires.

L’AFNOR les décrit comme un ensemble de cinquante-huit normes européennes d’application volontaire, harmonisant les méthodes de calcul pour vérifier la stabilité et le dimensionnement des ouvrages. Un document du CETE Méditerranée l’énonce plus nettement encore : ce ne sont pas des normes harmonisées, elles ne s’imposent pas a priori, et c’est la réglementation nationale qui y fait obligation lorsqu’elle le décide explicitement.

Le CSTB précise la ligne de partage. Une fois transposés en normes françaises homologuées (NF EN), les Eurocodes deviennent obligatoires en marchés publics, où il est imposé d’appliquer les normes françaises homologuées et de les indiquer dans les dossiers de consultation. En marchés privés, ils restent d’application volontaire. L’arrêté du 28 août 2006 fixe pour les marchés publics un ordre de préférence plaçant en premier les normes nationales transposant des normes européennes.

Nous signalons une contradiction dans les sources. Plusieurs sites professionnels affirment que les Eurocodes sont « devenus obligatoires depuis 2005 pour les marchés publics ». La formulation confond l’achèvement de la transposition avec une obligation générale, et elle circule assez pour mériter d’être corrigée. Le mécanisme réel est indirect : les Eurocodes s’imposent par le marché ou par un renvoi réglementaire explicite, comme l’arrêté du 14 mars 2011 en matière parasismique.

Le lecteur du premier article de ce dossier reconnaîtra la structure. Comme la frontière entre technique courante et non courante, l’autorité des Eurocodes est contractuelle avant d’être légale. C’est une constante du droit français de la construction, et elle explique pourquoi tant de discussions sur « ce qui est autorisé » sont mal posées.

La structure du corpus

RéférenceObjet
EN 1990 (EC0)Bases de calcul — états limites, coefficients partiels, sécurité, aptitude au service, durabilité
EN 1991 (EC1)Actions sur les structures — neige, vent, charges d’exploitation
EN 1992 (EC2)Structures en béton armé et précontraint
EN 1993 à EN 1999Acier, mixte, bois, maçonnerie, géotechnique, parasismique, aluminium

Dix groupes de textes, cinquante-huit normes européennes, chacune assortie d’une annexe nationale — norme française à part entière, indissociable du texte qu’elle accompagne. L’annexe nationale fixe les paramètres déterminés au niveau national : valeurs de sécurité, données géographiques et climatiques, cartes de neige et zones sismiques, procédures à retenir là où plusieurs sont offertes, décisions sur l’usage des annexes informatives.

Point souvent négligé : certains choix ne sont tranchés ni par l’Eurocode ni par l’annexe nationale. Le ministère chargé de la construction indique qu’ils devront alors être définis, pour chaque opération, par les pièces écrites du marché. La responsabilité du choix remonte au prescripteur, ou à défaut au concepteur.

Ce qu’est réellement une note de calcul

C’est le document qui démontre que l’ouvrage satisfait aux exigences des Eurocodes, aux états limites ultimes comme aux états limites de service. Sa structure est invariante : données d’entrée — matériaux avec leurs caractéristiques normatives, géométrie —, combinaisons d’actions, modèle structural, résultats, puis vérifications clause par clause avec renvois explicites aux normes.

Ce dernier point est ce qui distingue une note de calcul d’un résultat de logiciel. La note ne dit pas seulement « ça tient ». Elle dit pourquoi ça tient, en désignant la clause normative qui le fonde, de façon qu’un tiers — le contrôleur technique — puisse refaire le chemin.

Le vide : personne ne valide les logiciels

Voici le résultat le plus surprenant de notre recherche, et nous l’énonçons avec la prudence qu’il mérite : nous n’avons trouvé aucun texte français imposant la validation, la certification ou l’agrément des logiciels de calcul de structure.

Ni le Code de la construction et de l’habitation, ni le Code des assurances, ni les Eurocodes eux-mêmes n’établissent de régime de vérification des outils. Robot Structural Analysis, Scia Engineer, les chaînes propriétaires internes : aucun n’est soumis à un contrôle public. Le contrôleur technique lui-même ne valide pas votre logiciel — il donne un avis sur la méthodologie et la cohérence des calculs et des résultats au regard des textes normatifs.

Ce qui existe à la place relève entièrement de la pratique professionnelle, et les bureaux d’études sérieux la décrivent publiquement : contrôle interne du concepteur par recoupement — calcul analytique, abaque, ordre de grandeur —, relecture systématique par un ingénieur différent qui approuve ou renvoie en correction, et recalcul manuel des résultats critiques pour détecter une erreur de modélisation. Aucune de ces pratiques n’est imposée par un texte. Toutes reposent sur la discipline de la structure qui les applique.

Retenons la formule, car elle commande les deux articles suivants : en France, l’outil n’est pas contrôlé, c’est le résultat qui est vérifié et c’est l’homme qui est responsable.

Qui peut signer

La note de calcul n’est opposable que si elle est signée par un ingénieur structure — exerçant en libéral ou au sein d’un bureau d’études — couvert par une assurance de responsabilité civile professionnelle et par une garantie décennale. Un artisan ou une entreprise de maçonnerie ne peut pas signer une note opposable, même s’il utilise un logiciel de prédimensionnement produisant un résultat correct.

La raison n’est pas académique, elle est assurantielle. Ce que porte la signature, ce n’est pas la compétence : c’est la couverture. Comme l’article 2 de ce dossier l’a établi, le bureau d’études est un constructeur au sens de l’article 1792-1 du Code civil, présumé responsable pendant dix ans. La signature est l’endroit où cette présomption s’accroche à une personne assurée.

Le cas particulier de la technique non normative

Tout ce qui précède suppose un corpus applicable. Que se passe-t-il quand il ne l’est pas ?

L’Eurocode 2 traite du béton armé et précontraint. Un mur imprimé en béton non armé — configuration retenue sur l’opération ViliaSprint² — sort du champ tel qu’il est rédigé. Il n’existe pas de clause à laquelle renvoyer. La justification doit donc être construite : essais de caractérisation, hypothèses explicitées, modèle proposé, campagne expérimentale à l’appui, le tout soumis au contrôleur technique puis au comité d’experts.

C’est précisément ce que l’ATEx organise, et c’est pourquoi son instruction est indissociable du travail de calcul. Sur ViliaSprint², les essais au feu en laboratoire ont porté spécifiquement sur ce caractère non armé. [MESURÉ]

Le surcoût d’ingénierie que représente cette construction de justification n’est, comme l’établissait l’article précédent, chiffré nulle part.

Les limites de cet article

Les Eurocodes ne sont pas librement consultables : ils sont commercialisés par l’AFNOR et le CSTB. Notre description repose sur les présentations publiques des organismes de normalisation, sur les documents ministériels et sur la littérature professionnelle. Nous n’avons pas lu les textes intégraux et ne pouvons pas en garantir une restitution exhaustive.

L’absence de régime de validation des logiciels est un résultat de recherche documentaire, non une certitude juridique. Nous affirmons n’avoir trouvé aucun texte ; nous n’affirmons pas qu’il n’en existe aucun, notamment dans des domaines réglementés spécifiques — nucléaire, ouvrages d’art, installations classées — dont nous n’avons pas exploré le corpus.

Les pratiques de contrôle qualité que nous décrivons proviennent de la communication publique de bureaux d’études. Elles décrivent ce que ces structures déclarent faire, non un standard de filière ni une pratique majoritaire mesurée.

Nous ne traitons pas la jurisprudence relative à la responsabilité pour erreur de calcul, qui déterminerait en pratique où passe la frontière entre erreur de modélisation, erreur d’hypothèse et défaut de vérification.

Cet article ne constitue ni un conseil juridique, ni un conseil en assurance, ni une recommandation d’outil.

Déclaration d’intérêts — CHANYA est un bureau d’études spécialisé notamment dans l’impression 3D béton robotisée. Les domaines techniques sont exécutés par des partenaires et des indépendants sélectionnés opération par opération ; les notes de calcul relèvent d’ingénieurs structure assurés à ce titre, et non de l’auteur de cet article, dont le rôle est la supervision de projet et la garantie du cahier des charges client. CHANYA a donc un intérêt direct dans le sujet traité. Elle n’entretient aucun lien capitalistique, contractuel ou financier avec l’AFNOR, le CSTB, les éditeurs de logiciels ni les bureaux d’études cités. Cet article n’a fait l’objet d’aucun financement, d’aucune commande et d’aucune relecture par un tiers intéressé. Il a été préparé avec l’assistance d’outils d’intelligence artificielle sous la supervision et la responsabilité éditoriale de son auteur, qui en signe le contenu.

Sources


La question ouverte : l’absence de régime public de validation des logiciels de calcul n’a jamais posé de difficulté majeure tant que ces logiciels appliquaient des formules vérifiables clause par clause. Cette hypothèse tient-elle encore pour des outils dont le résultat n’est pas reconstructible par le calcul manuel ? Nous accueillons toute contribution argumentée, qui sera intégrée et créditée.